Alain Damasio, II : "C@ptch@"
Publié le 2 Novembre 2012
Nous avons vu de quelle façon les récits d'Alain Damasio mettent en œuvre une « écriture de l'événement » qui leur apporte, en transcrivant le mouvement, la vitesse et la qualité de ce qui y advient, une véritable épaisseur et une pertinence supplémentaire ; à quel point, aussi, la forme y est indissociable du fond, puisque l'ensemble du recueil Aucun souvenir assez solide se place sous le signe du Bond. Être en vie, pour Annah, c'est traverser la Harpe, et laisser derrière elle tout ce qui entrave sa liberté.
Penser en terme d'événement, selon Deleuze lisant les Stoïciens, c'est aussi « être digne de ce qui arrive ». Cette exigence pourrait aussi bien convenir aux nouvelles d'Aucun souvenir assez solide, en un sens plus immédiatement politique. « Ce qui arrive » à l'individu est en effet indissociable, dans ces textes, de ce qui le dépasse et l'intègre inévitablement dans sa logique. C'est par exemple une forme de mondialisation fondée sur les principes du capitalisme, qui dès la première nouvelle, « Les Hauts®-Parleurs®», est directement mise en cause ; c'est aussi une prolifération des discours qui semble favoriser l'expression individuelle, mais la noie en réalité dans une masse d'information où seuls les messages les plus séduisants et les plus répétitifs sont voués à se distinguer — « So Phare Away » ; c'est un abandon de la vie réelle, enfin, au profit d'une existence virtuelle.
La troisième nouvelle du recueil, « C@ptch@ », s'intéresse à cette dissolution accélérée du vivant dans les réseaux.
Une bande d'asphalte en expansion sépare les deux hémisphères d'un monde réduit à une décharge ; les parents vivotent d'un côté, et leurs enfants naissent de l'autre, dans le « Libre », livrés à eux-mêmes, forcés de se nourrir des déchets plastiques générés par la Ville, et forcément tentés par l'opportunité qu'elle leur offre : se fondre dans le Réseau, n'être plus qu'un « Vatar », pour ne plus manquer de rien et retrouver leurs proches.
Chaque jour a lieu la C@ptch@, une sorte de jeu grandeur nature au cours duquel l'enfant sélectionné tente de traverser la Ville en évitant les innombrables capteurs dont elle est saturée. Dans les faits, personne n'en sort : les capteurs prennent littéralement la démarche, la taille, la voix, les empreintes du candidat, et le réduisent systématiquement à une ligne de code, à un gif animé, au mieux à un forum ou à un jeu massivement multijoueurs.
Condamnés à la dématérialisation ou à la famine, les enfants planifient la « Ruée » : par petits groupes, ils tentent de traverser la Ville tous en même temps. C'est leur seule chance de passer entre les mailles serrées du Réseau et de rejoindre leurs parents. Toni Tout-Fou s'est lancé, avec deux marmots de quatre ans dans un caddie...
3400 mètres parcourus, à peu près. Reste 1500 mètres. Suis épuisé à force de me concentrer. À force de qui-vive. Tom et Touffe n'en peuvent plus dans le caddie, à être pliés en quatre. A)i p)erdu une oreille qu'ils m'ont biométrisée pavillon-conque sans même que je m'en rende compte. M)e)s lunettes penchaient à droite, j'ai pas tout de suite saisi. Les ai attachées au bonnet. Le reste de mon corps est d'origine.
J'attaque ma ixième avenue et j'hallucine sous cet éclairage au sodium, ces poubelles en alu, ces bornes rouges, ces dalles gris perle et blanches et grises et grises et blanches, cet asphalte noir où la lumière plaque des flaques glacées ; j'hallucine sur ces alignements stricts de plots d'acier archineufs, sur les poteaux d'inox nu, sur cette technologie sempiternelle et incorruptible, toute cette intelligence sédimentée dans la capture, l'archivage des bits, le prélèvement de tout et la trace de tout — toute cette informatique pervasive et arachnéenne qui rêve de donner une adresse à chaque grain de sable et un numéro d'identification à la moindre inflexion de ma voix, et ces rues désertes, j'en peux plus, et ces places vides, sans véhicule ni déchet ni pisse de chien ou merde d'oiseau, j'en peux plus, et ces bâtiments vitrés où personne n'a jamais pointé sa face livide au carreau pour regarder ne serait-ce que pousser les arbres en pot dans l'avenue morte, ça me tue !
M)o)n) harnais me tire d'un coup... J)e) me retourne, crispé. L)e) caddie derrière moi vient d'effleurer une plaque qui s'abaisse... U)n) claquètement bref... Merd)e) ! L)')abstraction du poids est immédiate. L)e) caddie s'élève doucement dans les airs, Tom et Touffe se mettent à cri)e)r).
Le paysage urbain dans lequel Toni tente de se frayer un chemin ne me paraît pas si éloigné de ce que sont en train de devenir nos villes. Tout se passe comme si l'on s'efforçait de faire disparaître non seulement les friches, les bâtiments en ruine et les zones sinistrées à la périphérie des villes, mais aussi l'identité même des lieux, tout ce qui pourrait les distinguer les unes des autres, les singulariser. L'architecture contemporaine, également, semble ne plus produire, à de rares exceptions près, que des résidences standardisées, des lotissements au crépi grumeleux couleur crème, et des pavés de verre glacés.
Mais revenons à la métaphore. Dans « C@ptch@ », l'expansion de la Ville est le corollaire physique de celle du Réseau. Peu importe la consistance des interactions qui se réalisent en son sein ; plus elles sont nombreuses, plus la Ville compte de blocs et de capteurs destinés à formater tout ce qui vit. L'événement que l'écriture de Damasio prend ici en charge s'oppose radicalement à la liquéfaction salvatrice d'Annah : la décorporation, qui s'opère sous la forme d'une fragmentation progressive de la conscience du personnage, est à présent une aliénation qui confine à la mort.
Les « nouvelles technologies » ne sont pas ici mises en cause pour ce qu'elles sont, malgré ce que j'ai pu lire ici ou là, notamment dans le dernier numéro de Bifrost — mais pour ce que nous en faisons. Dans l'absolu, leur neutralité utilitaire est équivalente à celle d'une cuiller à pamplemousse ; en ce qui les concerne, une pensée axiologique n'aurait aucun sens, qu'elle les considère comme une bénédiction ou comme un fléau. « On peut avoir une connexion ADSL et des amis en chair et en os. Parfois même, avec une connexion ADSL, vous avez des amis qui vous aident. Ne jetons pas le bébé avec l'eau du bain », signale Sylvie Burigana avec bon sens. Certes. Mais parfois aussi, une cuiller à pamplemousse peut devenir une arme redoutable, pour peu qu'une main malintentionnée s'en empare.
Plus sérieusement, en rester là, c'est manquer l'essentiel de la réflexion qui sous-tend le récit.
Ce qui est en question dans « C@ptch@ », c'est l'obsession de la biométrie, de la quantification de tout ce qui nous entoure et nous compose. Cette obsession, d'autant plus dangereuse qu'elle caractérise l'homme, et non pas simplement le réseau, est clairement mise en scène dans le récit : les enfants du Libre attendent la « Démat' » avec impatience et l'acceptent pour la plupart avec enthousiasme. Ce désir qui divise la petite communauté et la voue à l'extinction passe par un déni du corps, un refus de l'entrave physique qui me rappelle la fin particulièrement révélatrice d'Avatar — le héros de James Cameron, invalide, finit par enfermer son corps dans un bunker, afin que personne ne puisse le déconnecter de son ordinateur et l'empêcher de couler des jours heureux dans la peau de son double extra-terrestre, à mi-chemin entre l'elfe et le schtroumpf. Happy end. Qui en douterait ?
« Quitter enfin le réel qui sue et qui pue. Et pour toujours ! », clame un partisan de la C@ptch@. Renier une humanité en laquelle il est devenu trop difficile de continuer à croire ; s'immerger dans le jeu pour ne plus en sortir ; exorciser le manque, la crasse et la solitude par le déni du corps ; ne plus connaître la joie et la douleur que sous une forme virtuelle ; et compter, surtout ne pas oublier de compter, de mesurer tout ce qui est mesurable, même et surtout ce qui ne l'est pas, pour systématiser le monde, le maîtriser une fois pour toutes, et s'épargner ainsi le temps de la réflexion : ces aspirations nous sont familières, et « C@ptch@ » les passe en revue sur le mode de la métaphore.
Reste le Bond, qui représente cette fois un effort quasi-surhumain pour se désolidariser du Réseau. La seule façon d'être libre, pour Toni, Tom et Touffe, sera de renoncer au virtuel, et de se remémorer leurs proches à la façon du père d'Annah, de vouloir qu'ils existent en chair et en os, et non plus par le truchement des liens virtuels.
Si les textes d'Alain Damasio apportent une perspective nouvelle sur la littérature contemporaine, c'est parce qu'ils s'inscrivent résolument dans leur époque sans pour autant lui faire la moindre concession. Ils ne s'installent pas, comme de nombreux récits publiés et oubliés chaque année, dans le ronronnement confortable d'une littérature de genre dont le principe est de fonctionner en circuit fermé, en ciblant a priori une catégorie de lecteurs. Ils ne cèdent pas non plus à l'esthétisme vide et narcissique d'une littérature d'autofiction ou d'avant-garde qui ne cherche pas, et n'a jamais vraiment cherché, à comprendre le monde, toute préoccupée qu'elle est de sa petite santé. Enfin, ils ne versent pas dans cette confusion désastreuse et pourtant très en vogue, notamment dans l'art dit « engagé », entre les procédés du documentaire et ceux de la fiction, comme si la fiction avait besoin d'un palliatif pour être crédible : Attention, histoire vraie.
Ils montrent que la littérature, pour s'engager, n'a pas besoin de recourir aux conventions du langage ordinaire ; elle ne convaincra personne directement, à la manière d'un speech de politicien intégralement tendu vers un objectif unique : avoir raison, en empêchant si possible l'interlocuteur de développer lui-même une pensée qui risquerait de s'avérer discordante.
L'engagement littéraire trouve sa source dans l'invention d'une voix singulière — et par conséquent déjà dissidente, puisque la singularité dérange — et dans la création d'un univers suffisamment complexe et évocateur pour révéler les rouages du réel.
Cette voix n'est jamais coercitive ou infantilisante ; elle féconde l'imagination et nous rappelle dans le même mouvement, par la grâce de la métaphore, à une vérité humaine fondamentale. « À mon envie abjecte d’être aimé, je substituerai une puissance d’aimer : non pas une volonté absurde d’aimer n’importe qui n’importe quoi, non pas s’identifier à l’univers, mais dégager le pur événement qui m’unit à ceux que j’aime […] », écrit Deleuze.
En écrivant les nouvelles d'Aucun souvenir assez solide, Damasio n'a donc sous-estimé ni l'histoire de la pensée et de la littérature, ni les enjeux de l'époque, ni la capacité de compréhension et d'empathie de son lecteur. Le résultat est incontestablement, et à plus d'un titre, « digne de ce qui arrive ».
Un grand merci à l'ami Daylon.
