Vous prendrez bien un peu de thé ?
Publié le 29 Septembre 2012
Malioutine avait roulé sa bosse en de nombreux lieux étranges du globe et il en avait rapporté de l’expérience, mais il camouflait ses savoirs derrière une conversation faite de banalités, d’esquives prudentes et de trous de mémoire. Il préférait se mettre en retrait et ne jamais imposer aux autres la somptuosité ou l’horreur, sans doute écrasantes, des souvenirs dont son crâne regorgeait. Se taire faisait partie des leçons qu’il avait reçues quand il parcourait des paradis ou des enfers reculés ou exotiques, et ensuite, après qu’il eut réussi à en revenir : il savait que les morts blessent les survivants et irritent ceux qui n’ont pas survécu, que les images se partagent mal, que tout discours sur l’ailleurs passe pour une vanité ou pour une jérémiade. Cependant, parce qu’il ressentait une certaine gêne à conserver hermétiquement des connaissances que personne, en fin de compte, ne lui interdisait de divulguer, il organisait des conférences, au rythme de deux par mois.
Malioutine s’exprimait en un dialecte mongol qu’on parle à l’ouest du lac Hövsgöl, et il le parlait avec des déformations spectaculaires. Il empruntait son vocabulaire au russe, au coréen et au kazakh qu’il avait pratiqués dans les camps, trois cents ans auparavant, et qui s’étaient substitués à sa langue maternelle, dont je suppose qu’elle était, malgré tout, le darhad. Il prononçait ses conférences dans ce sabir laborieux.
Ses conférences avaient deux titres : Luang Prabang, papillons et temples et voyage à Canton, et il les donnait à la suite l’une de l’autre, dans une unique séance, tout en préparant du thé pour ceux et celles qui venaient l’entendre. Bien qu’il espérât attirer le public sur cette affiche alléchante, et quand je dis alléchante je le dis avec sincérité, car les deux villes avaient sans doute autrefois mérité le déplacement et méritaient qu’aujourd’hui on les fît revivre par la parole, ses efforts n’aboutissaient à rien. Nul ne manifestait jamais l’intention d’assister à l’événement et, le soir venu, la salle restait vide.
Il fallait bien que l'inauguration de cette page se fît sous le signe du post-exotisme.
Si j'emprunte ainsi à Antoine Volodine le patronyme d'un de ses Anges mineurs, c'est d'abord pour que soit inscrite, comme postulat de départ de mes modestes réflexions, l’idée que nous lisons et écrivons d’abord sur des décombres, et que dans le même mouvement, par le miracle de l’évocation littéraire, nous leur insufflons un semblant de vie ; un simulacre certes, mais qui n’en est pas moins empreint de vérité.
C’est cette vérité fondamentale de la littérature que je craignais d’avoir perdue de vue, après quelques années d’apprentissage au contact des classiques. La littérature contemporaine, ou ce que j’en voyais — qui n’est, je le sais désormais, que la partie la plus visible de l’édifice — me semblait condamnée à s’agglutiner autour de deux pôles : d’un côté, l’hiver perpétuel des classiques, des Balzac que seuls les universitaires osent encore dépoussiérer, mais que l’on relit si rarement hors de l’école qu’ils sont devenus de véritables institutions, et qui pourtant réclameraient de dignes héritiers ; de l’autre, le printemps amnésique des « rentrées littéraires », fourmillant d’œuvres dites « révolutionnaires », « indispensables », « salutaires » ou même « salubres » (!), mais plus insipides et abêtissantes les unes que les autres.
La seule loi universelle que je parvenais à discerner dans ce fouillis métrotextuel en pleine expansion était la suivante : la qualité réelle d’un texte est inversement proportionnelle au nombre et à l’intensité des superlatifs que lui attribue la « critique ». Il me semblait que depuis la mort de Barthes et la déconfiture des structuralistes, la critique, hors du microcosme des universités, ne trouvait plus grand-chose de pertinent à dire sur les œuvres, et s’était laissée envahir par les exigences impérieuses du marketing. J’imaginais le roi Genette, coulant chez lui une paisible retraite, déclinant poliment les invitations à s’expliquer sur ses Figures, désavouant à demi-mot sa propre démarche d’une rigueur toute scientifique, mais dont la furieuse tendance jargonnante me rebutait. Ma Sorbonne pour un sorbet.
Les tenants de la littérature dite d’avant-garde, les Nouveaux poètes, Nouveaux dramaturges et Nouveaux romanciers, n’étaient pas de nature à me rassurer : allez donc vous enthousiasmer à la lecture de l’Ère du soupçon, d’un roman de Robbe-Grillet ou d’une pièce de Sarah Kane… Autant de formes littéraires, brutes ou sophistiquées, qui me semblaient prisonnières d’une esthétique de la surenchère. La littérature, manifestement, n’avait que faire de la Nouveauté, à moins que ce ne fût l’inverse.
On m’avait pourtant appris que la lecture était une saine activité, et j’avais pu le constater par moi-même ; rien ne me disait cependant qu’une autre ne pût la concurrencer sur ce terrain. On m’avait appris que la littérature, c’était bien. Les souvenirs éblouis de mes lectures enfantines et adolescentes m’avaient poussé dans la filière littéraire, sans qu’il fût besoin d’une réflexion approfondie sur la question : la littérature, c’était forcément la plus belle chose au monde. Devant ce qu’elle semblait être devenue, ces respectables convictions commencèrent à se craqueler. Ceux-là même qui m’incitaient autrefois à lire et à écrire me disaient à présent : vous êtes des dinosaures.
Je m’étais donc fourvoyé : la littérature, c’était pour les enfants et les oisifs — pour les vieux, aussi, et les aristocrates, à la rigueur. Un adulte actif pouvait lire, il pouvait écrire, mais ce ne serait jamais qu’une activité annexe. Qu’y a-t-il d’étonnant, me disait-on, à ce que les khâgneux dépriment, à force de vivre en compagnie d’individus aussi torturés ? Et l’on invoquait Lautréamont, Baudelaire, Rimbaud, toutes les âmes perdues du dix-neuvième siècle : dans le monde moderne, la littérature est le domaine de prédilection des déglingués. J’en venais presque à désirer pour moi-même un bon gros traumatisme, afin d’y voir clair une bonne fois pour toutes.
Plus raisonnablement, j’envisageais de bifurquer vers autre chose. Une mutuelle embauchait de bons communiquants susceptibles de vendre ses contrats aux étudiants de première année. Je fus contacté par un recruteur, et me retrouvai une journée complète en stage de pré-embauche, avec une dizaine d’autres candidats, dans un grand bureau au décor aseptisé. La table et les murs, percés de petits trous circulaires, avaient une de ces couleurs indéfinissables que prend le plastique quand il n’essaie même plus de ressembler à du bois. Peu importe. On me fit simuler une vente de stylos bille. Cette expérience me suffit pour comprendre que la déglingue n’est pas toujours là où on l’attend.
Heureusement, cette année-là, je découvris aussi des livres qui me confortèrent dans mon choix initial : Vies minuscules est le premier d’entre eux, et je parlerai certainement ici de ces courts récits que je lus comme autant de manifestations du Verbe qui auraient pris acte de la mort de Dieu. Les autres, découverts pour la plupart grâce à mes amis Systar et Transhumain, s’apparentent aux « littératures de l’imaginaire » et à la science-fiction que je connaissais très peu : Tous à Zanzibar (auquel je dois le nom de mon premier blog, Shalmaneser), Hypérion, Neuromancien, les récits de Philip K. Dick… et plus tard La Horde du Contrevent, la trilogie dite des Noctivores, les textes de Jean-Philippe Jaworski, et tant d’autres œuvres, de langue française ou non, qui gagneraient à être (encore) mieux connues et considérées.
Je dévorais ces œuvres contemporaines, modernes dans le fond comme dans la forme, et cependant incontestablement littéraires au sens où je l’entendais : la densité des textes, leur puissance d’évocation et leur non conformité aux productions linguistiques de l’époque, étaient telles que je pouvais y choisir des passages et leur appliquer, en prenant quelques libertés, les méthodes d’analyse avec lesquelles j’avais pu me familiariser au contact des textes classiques. Je découvrais que la littérature d’aujourd’hui était compatible, même et peut-être surtout sur le mode de la révolte et du paradoxe, avec celle d’hier. Il ne m’en fallait pas davantage.
Je lus Des anges mineurs pendant l’été qui suivit. Ce livre ne ressemblait à aucun de ceux que j’avais lus jusque-là : il se composait de quarante-neuf « narrats étranges » proférés par un narrateur non moins étrange, un « untermensch » prisonnier de son récit, comme le seraient plus tard Mevlido ou Dondog. Je vis dans l’écriture d’Antoine Volodine une forme de lyrisme du désespoir que je n’avais jamais envisagée jusqu’alors, et les stratégies narratives originales du post-exotisme, aux antipodes des expérimentations gratuites du Nouveau Roman, m’apparurent pleinement justifiées : il me semblait n’avoir jamais lu aucun texte qui parvînt à exprimer ainsi la fragmentation et l’avilissement de la conscience, à constituer en récit sa propre poétique de la déchéance et de la mort.
L’œuvre de Volodine, enfin, me fascina d’autant plus qu’elle s’était soustraite à toute tentative de classification externe en constituant sa propre catégorie. Nul autre que Volodine, hors ses hétéronymes, ne pourra jamais récupérer en tant que tel le post-exotisme, qui s’impose comme une singularité absolue dans un monde globalisant dont les productions, parce qu’elles doivent être échangeables et recyclables à l’infini, sont condamnées à fonctionner selon les mêmes principes. Robby Malioutine, comme tous ces Anges mineurs, est une victime évidente de cette globalisation qui, au bout du compte, appauvrit le réel jusqu’à l’absurde et coupe les ponts entre les individus. On comprendra mieux, peut-être, pour quelle raison je lui ai emprunté son nom – pas trop crapuleusement j’espère.
Voilà peut-être ce que les livres de Volodine m’ont appris en premier lieu : la littérature, et plus largement l’art, est véritablement un antidote – peut-être même l’antidote – à cette forme contemporaine d’aliénation par la Norme que nous observons désormais partout, parce que c’est précisément là sa vocation : capter, enregistrer, cartographier, classer, paramétrer, standardiser, afin que rien ni personne ne soit plus hors de contrôle. J’y reviendrai bientôt, plus longuement, à propos d’une superbe nouvelle d’Alain Damasio : C@ptch@.
Mais si la littérature est cet antidote, c’est parce qu’elle est bien davantage ; que si elle s’oppose au conformisme universel, ce n’est que rarement sur le mode de l’engagement direct, et jamais au moyen du langage ordinaire. Son efficacité, elle la puise dans les ressources inépuisables de la métaphore ; en constituant une infinité de mondes imaginaires, elle entre à chaque fois en concurrence avec le réel, et non plus seulement, comme disait l’autre, avec l’état civil ; elle s’y substitue, et glorifie, au-delà de la vérité quantifiable et objectivante qui y est la seule valable, une vérité humaine.
