David Calvo, Elliot du Néant (La Volte, 2012)

Publié le 30 Septembre 2012

David Calvo, Elliot du Néant (La Volte, 2012)

J'ai pris ce sujet d'un sonnet nul et se réfléchissant de toutes les façons, parce que mon œuvre est si bien préparé et hiérarchisé, représentant comme il peut l'Univers, que je n'aurais su, sans endommager quelqu'une de mes impressions étagées, rien en enlever – et aucun sonnet ne s'y rencontre.

Stéphane Mallarmé.

Trois ans se sont écoulés depuis la mise en ligne de ma dernière chronique.

Cet exercice me donnait, à la longue, le sentiment d’une lecture entravée, comme s’il ne s’agissait plus seulement de lire, mais surtout d’écrire. Pour faire court, la dose minimale de bavardage narcissique qu’implique une telle activité me semblait mal s’accorder avec l’humilité silencieuse du lecteur, qui ne s’approche jamais autant du cœur du monde que lorsqu’il s’en isole.

Pourtant, quand un auteur aussi remarquable que Jérôme Noirez parle, sur son blog , de cette « indifférence » qu’il « arrive si aisément à créer (pas même une toux discrète, non, juste rien) », mon sang d’encre ne fait qu’un tour… bon, d’accord, à retardement (l’article est daté du 6 janvier 2012), mais quand même. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres, qui tendent tous à démontrer qu’il faut quoi qu’il arrive préférer quelque chose, fût-ce un amas informe de textes aussi mal écrits que vains, à ce rien assourdissant, ou à un saupoudrage de remarques réservées aux amis Facebook, ce qui, au bout du compte, revient au même.

La littérature, paraît-il, est dans de sales draps. Difficile d’en parler sans égrener un chapelet de banalités, à commencer par ce constat : les gens ne lisent plus, ils communiquent (ajouter, selon l’envie et la circonstance, un « mon bon monsieur », ou un « ma brave dame »). Mais si l’on part du principe que « les gens », ce n’est personne en particulier, et que c’est précisément ce particulier qui nous intéresse, la singularité fondatrice comme événement littéraire par excellence, alors on comprendra aisément que cette page n’a toujours pas pour vocation de s’indigner à peu de frais, encore moins de participer au sauvetage des humanités, mais seulement, à son tour et à sa mesure, d’explorer le champ de cette littérature réputée moribonde, dont on se voit déjà ici et là autopsier le cadavre.

Nous en étions donc au fameux « Pourquoi quelque chose plutôt que rien ? », question un brin mallarméenne peut-être. Et figurez-vous, heureux hasard qu’aucun coup de dés ne saurait abolir, que la quatrième de couverture du dernier roman de David Calvo, Elliot du Néant, publié cette année chez La Volte, en propose une version sensiblement remaniée :

Et si le Néant était quelque chose plutôt que rien ?

On se doute que l’auteur n’en est pas resté au stade du questionnement ; tout au long du roman, le lecteur verra apparaître, dans les interstices du récit, ce Néant qui serait la matrice du monde, sur le mode du trop-plein plutôt que de l’absence de matière. Ça commence fort :

Au début, il y a tout. Le plein, indifférencié, mêlé de lui, soupe trop riche, trop épaisse, bouillon turbulent. Enceint d’infini, ce ventre non délimité : tout y est possible sans contraintes, donc sans forme. Un œil extérieur pourrait y discerner un monde en mouvement, qui se mange puis se régurgite ; mais, hors limites, point d’intérieur, ni d’extérieur : simplement, le bâillement long des possibles, les non-espaces molaires qui détendent et poussent la membrane de ce qui n’est pas. Rien n’est en devenir, tout est déjà là, dans cette boule sans circonférence, dans ce carré sans sinus, qui n’éternue pas. Il n’y a rien dehors, rien qui puisse être défini car dehors n’est pas une notion. Seuls les mots peuvent dégager un semblant d’organisation dans cet ensemble sans début ni fin. Sans mot, tout peut s’y lire, les paradoxes résolus dans un même mouvement, pas même respiration, puisque croissance et décroissance n’existent pas. Tout unidimensionnel puisque sans pont supérieur, tout réduit à un point où chaque regard trace un souvenir, une forme, un motif, des figures qui deviennent silhouettes, puis gestalts détruits par l’absence de sens individuel, sans interaction. Toute possibilité de présence s’anéantit dans la machine à laver de ce déplacement sans motricité, condamné au surplace dans un monde qui ignore la place. Quel son pour ce tout qui, de fait, ne transmet rien ? La musique d’un vrombissement, le rotor éternel d’élytres invisibles. Il faut fermer les yeux et concevoir la chambre d’échos d’un noir profond pour entendre, doucement, l’hymne perpétuel de ce qui n’est.
Essayez. Entendez ces ténèbres qui hurlent.

(David Calvo, Elliot du Néant, pp.7-8)

Le texte n'est jamais aussi efficace que lorsqu'il se met ainsi en scène lui-même, au point que le récit de Bracken semble parfois constituer une garniture moins dense autour de ces fragments de description du Néant où la plume de l'auteur atteint sa pleine efficacité – et c'est pour cette raison que je m'éloigne ici de l'idée d'une chronique qui partirait de la trame narrative du roman, que le lecteur aura le loisir de découvrir par lui-même, si ce n'est déjà fait.

Cette vision du Néant comme amas indifférencié et paradoxal rappelle le Chaos des Anciens, que l'on traduit parfois par le mot « Faille » , à ceci près que le Néant, dans la cosmogonie de David Calvo, s'engendre lui-même à l'infini sans jamais se fixer dans une allégorie. Chaos, que l'on suive Hésiode ou les Stoïciens, était Tout et son contraire, un mélange désordonné de matière élémentaire et de vide en perpétuel mouvement, guidé par une conscience autotélique, mais une conscience tout de même ; c'était un nom propre qui contenait tous les autres et, à terme, les engendrait : la Terre, le Tartare, Eros, l'Érèbe, la Nuit... Chaos est inscrit au sommet de l'arbre mythologique : il est l'origine du Cosmos.

Le Néant de Calvo, en revanche, échappe à toute nomination directe. Impossible d'emprisonner cette entité instable et immatérielle dans un nom propre qui désignerait autre chose que l'absence, ni de le réifier en l'ordonnant, en conférant un telos à chacun de ses éléments. Le langage scientifique, dont le rôle habituel est d'élucider le réel, se retrouve nécessairement impuissant face à cet objet qui n'en est pas un ; le langage ordinaire, dont les critères sont ceux de l'interaction fluide, l'est davantage encore, puisque l'absence de forme consistante au sein du Néant condamne toute idée de lien cohérent entre ses éléments.

La langue, pour épouser les fluctuations du Néant, doit se faire aussi paradoxale que lui - aussi paradoxale peut-être que la science-fiction elle-même, qui alimente sans doute l'imaginaire de l'auteur. Le désigner du doigt, c'est le rater à coup sûr ; il faut donc, pour l'appréhender, le repousser en permanence à la périphérie de la vision, à la façon de Bracken, le narrateur, qui ne parvient à suivre Elliot qu'en explorant les coins et les interstices. Ces voies détournées, dans le texte de Calvo, sont autant de métaphores qui se succèdent et, plutôt que de proposer une vision objective du Néant, multiplient les perspectives à l'infini.

On voit alors se déployer un métalangage propre à David Calvo, qui n'est ni tout à fait poétique au sens traditionnel du terme, ni tout à fait scientifique, mais mobilise des représentations géométriques qui ne sont jamais pleinement concevables (un plan « unidimensionnel », un espace sans repère ni limite...), un peu à la manière des formalisations virtuelles du Big Bang dans les reportages télévisés. Ces formes abstraites se mêlent à des évocations plus proches de la biologie ( « ventre », « membrane », « élytres »), à des fantômes d'images et de sons : l'univers entier, tous règnes mêlés, semble contenu dans la plénitude autarcique du Néant. L'insondable bric-à-brac qui en résulte se fond dans un poème en prose, ni plus ni moins, qui laisse apparaître quelques effets de sonorités, et où l'on peut repérer un alexandrin : « le rotor éternel d'élytres invisibles », clin d'oeil probable à Mallarmé, qui est un peu la figure tutélaire du roman, et à son sonnet en -yx.

Tout a déjà été écrit sur ce sonnet, et son contraire n'est pas en reste ; mais c'est bien ainsi, hermétique à l'excès et d'une préciosité rarement égalée, que le concevait Stéphane Mallarmé : « J'extrais ce sonnet […] d'une étude projetée sur la Parole : il est inverse, je veux dire que le sens, s'il en a un (mais je me consolerai du contraire grâce à la dose de poésie qu'il renferme, ce me semble), est évoqué par un mirage interne des mots mêmes. En se laissant aller à le murmurer plusieurs fois on éprouve une sensation assez cabalistique. »

Avouons que ce « s'il en a un » est savoureux ; il nous indique, au cas où nous ne l'aurions pas encore compris, que le sens objectif du sonnet « allégorique de lui-même », tout comme le Néant décrit par Calvo, ne saurait être explicité. Le langage ordinaire n'a pas davantage de prise sur lui que sur une pièce musicale, et la moindre tentative d'interprétation se solde par un échec , car son sens, « s'il en a un », donc, est absolument indissociable de sa forme et de son rythme, voire suscité par eux.

En ce sens, la modélisation poétique du Néant qui ouvre le récit me paraît plus aboutie que le récit lui-même, qui pourrait être lu en partie comme une interprétation narrative du fameux sonnet. On y retrouve les termes-clés du second quatrain : le Maître, le Néant, et le Ptyx lui-même, dont le sens originel évoque à nouveau le Chaos d'Hésiode : pli fécond, il constitue le sceptre paradoxal qui offre à Bracken la maîtrise du Néant, et par conséquent le pouvoir de réorganiser la matière, d'en redessiner les contours selon sa volonté.

Le Néant s'y inscrit dans un paysage symbolique, au confluent de la surface et du monde souterrain, du Réel et du Néant : le hraun islandais, cette croûte magmatique poreuse, solidifiée en équilibre entre deux plaques tectoniques. Le goût de l'auteur pour ces paysages est manifeste, au point que l'on se demande parfois si le véritable sujet du roman n'est pas l'Islande plutôt que le Néant mallarméen ; le récit prend alors la forme d'un Feiluleikur, un jeu de cache-cache islandais entre la surface et le monde souterrain, qui verrait s'affronter autour du mystère de la disparition d'Elliot deux méthodes de reconstitution du réel : la programmation informatique (n'oublions pas que l'auteur est aussi game designer), le dessin (enseigné et pratiqué par Bracken, et présent par intermittence dans le livre lui-même) ; et c'est très exactement sur la ligne de faille entre ces deux continents que pourrait se situer la poétique singulière de David Calvo.

Le Néant, refuge d'Elliot, est le réservoir abstrait des possibles informulés, hors de toute chronologie : il n'est plus simplement l'origine, puisqu'il sous-tend en permanence le réel dont il est l'antichambre ; il est la condition de possibilité de toute création humaine et, partant, la matrice d'un récit qui ne cesse de porter sa propre interprétation. Cette synthèse fluctuante, ludique et, il faut bien le dire, un brin foutraque, entre la langue de l'art et celle de l'analyse, entre les techniques du dessin et l'atmosphère du jeu vidéo, entre science et littérature, trouve son point d'équilibre dans ces curieux intermèdes qui ne sont ni tout à fait intégrés à la narration, ni tout à fait exclus de son déroulement, dont ils constituent la matière en cours de solidification. Ils sont sans doute la plus incontestable réussite de ce roman, car c'est en les écrivant que l'auteur s'est assigné le but le plus inaccessible, le plus mallarméen, et peut-être le plus littéraire qui soit : donner à voir ce qui n'est pas.

Le lecteur, qui voit ce récit émerger du Néant pour prendre forme sous ses yeux, pourra dès lors reprendre les premiers mots de Bracken : « Je ne rêve pas. Pour être plus précis : j'ai conscience du rien. »

Rédigé par Malioutine

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