Bellefleur - Joyce Carol Oates

Publié le 9 Novembre 2012

Bellefleur - Joyce Carol Oates

Bellefleur m'est arrivé entre les mains pour ainsi dire par ricochet : l'amie Alice Abdaloff ayant attiré mon attention en se livrant à une réclame éhontée pour Petite Soeur mon amour, autre titre récent de Joyce Carol Oates, je m'étais enfin décidée à découvrir enfin cette vénérable romancière américaine. Mais alors qu'on m'avait surtout vanté les romans contemporains et intimistes de la dame, c'est finalement sur une œuvre plus atypique dans la production de l'auteur que se porta mon choix : Bellefleur, donc, imposant roman de près de mille pages, avec son titre un peu incongru qui flattait mon vil penchant pour les romans sentimentaux du XIXe, son arbre généalogique intriguant dans les pages d'ouverture, et la promesse en quatrième de couverture d'un « grand roman gothique empreint de merveilleux ».

« Le manoir des Bellefleur, le château des Bellefleur, le monument des Bellefleur, la folie des Bellefleur : les langues allaient bon train. Mais tous reconnaissaient que la Vallée de Nautauga n'avait jamais rien vu de pareil. »

À l'aube du dix-neuvième siècle, Jean-Pierre Bellefleur, un aristocrate français déchu, part tenter sa chance aux Amériques et devient le fondateur d'une dynastie de propriétaires terriens établie aux confins de l'état de New-York, dans les contreforts des monts Chautauquas. Quelques décennies plus tard, son petit-fils fait édifier sur les rives du Lac Noir un manoir grandiose et extravagant, symbole décrié de la richesse et du pouvoir grandissants des Bellefleur, qui devient rapidement le sujet des rumeurs les plus folles (certains prétendent notamment y avoir aperçu le vieil Abraham Lincoln après son assassinat.) Mais l'histoire de la famille, émaillée de morts violentes et de disparitions mystérieuses, semble marquée par une malédiction – quatre générations plus tard, à l'époque qui correspond au  « présent » du roman, la fortune et l'influence de la lignée Bellefleur n'en finissent plus de décliner. Les soixante-dix-huit chapitres de ce roman-fleuve relatent en parallèle les efforts de Leah, jeune épouse d'un des derniers héritiers mâles de la lignée, pour restaurer l'empire perdu des Bellefleur, et les épisodes les plus significatifs de la vie de leurs ancêtres sur environ un siècle et demi.

« […] de près il avait un aspect insensé parce qu'il était dissymétrique, avec des carrés qui contrastaient non seulement par leur couleur et leur dessin, mais aussi par leur texture. […] Une grosse laine, une laine fine, du satin, des dentelles, de la toile grossière, du coton, de la soie, du brocart, du chanvre, des plis minuscules. »

À la manière du personnage de Matilde, discret avatar de l'auteur (peut-être le seul personnage authentiquement libre du roman), qui passe son temps à confectionner d'extraordinaires édredons aux motifs colorés et complexes, JCO construit son roman comme un patchwork d'épisodes narrés dans un désordre apparent et ne se gêne pas pour superposer à une trame historique et réaliste un certain nombre d'épisodes surnaturels. Ainsi découvre-t-on, entre autres, l'histoire du jeune Raphael, l'enfant possédé par l'esprit d'un étang ; celle de Samuel, le fils prodigue disparu à jamais dans une des chambres du manoir ; celle de Doan, l'adolescent transformé en chien… Oates ne nous permet jamais de tracer une ligne de démarcation entre fantasmes et faits avérés, et une intrication troublante entre rêve et réel s'installe au fil des pages, esquissant la trame d'une « malédiction » qui n'est finalement rien d'autre que la projection dans le réel des tourments intérieurs des personnages.

Le récit présente une bizarrerie fondamentale : alors que les épisodes les plus anciens sont relativement faciles à situer en un point précis de l'histoire américaine, l'époque « contemporaine », celle de Leah, baigne dans le flou le plus total et semble soumise à une sorte de temporalité élastique, fluctuante, qui s'étire et se contracte alternativement sur les trois premiers quarts du vingtième siècle. Par certains aspects, le manoir Bellefleur semble figé dans le temps et bien peu perméable aux tumultes de l'histoire, qui ne se manifestent qu'à travers de sourds échos – les deux guerres mondiales ne sont ainsi mentionnées qu'à travers d'infimes allusions. « Que le temps se noue et se déploie, puis s'efface, pour redevenir formidablement présent », nous annonce Oates dans sa note d'intention. Elle tient son pari en faisant du temps la matière même de son récit, une glaise malléable dans laquelle on voit peu à peu se dessiner les contours d'une histoire symbolique de la nation américaine vue à travers le prisme de la « pénombre des consciences », comme l'évoque avec justesse la quatrième de couverture. Difficile, en effet, de ne pas mettre en parallèle la névrose de destinée qui caractérise les Bellefleur avec la nature particulière du sentiment patriotique américain :

« Cette malédiction, disait-on, était très simple : les Bellefleur étaient destinés à être des Bellefleur, depuis le ventre de leur mère jusqu'au tombeau et au-delà. »

On touche à ce qui constitue pour moi le cœur du roman : par-delà les vicissitudes d'une lignée bâtie sur l'hybris, le désir de vengeance et le matérialisme, c'est de l'âme d'une nation que Joyce Carol Oates nous parle. La construction tourmentée des États-Unis d'Amérique est au centre du récit, vue le plus souvent sous l'angle du rapport de force entre les arrogants Bellefleur, incarnations de la puissance économique, et les laissés-pour-compte de l'expansion américaine. Le manoir Bellefleur est un monstre qui broie les destins individuels et dévore impitoyablement ses enfants les plus fragiles ou les plus indociles comme la nation américaine balbutiante dévore les siens – les Indiens, les Noirs, les « pauvres Blancs » incarnés par les avatars de la famille Varrell, Némésis des Bellefleur. Cela dit, Oates ne cède heureusement pas au manichéisme : les Bellefleur sont dépeints comme des Républicains pragmatiques, plutôt progressistes quand la bonne marche de leurs affaires n'est pas en jeu, tandis que la brutalité d'une partie des basses castes est décrite sans fard.

Face à l'alliance délétère du puritanisme et du matérialisme, les personnages n'ont guère le choix qu'entre l'allégeance aveugle (Leah, Ewan), l'abdication (un certain nombre de personnages féminins) ou la fuite, physique ou spirituelle, qui se traduit souvent chez les Bellefleur par une quête éperdue d'absolu, comme chez le patriarche Jedediah et le poète Vernon qui cherchent chacun à leur manière à saisir l'image de Dieu, l'un par l'ascèse, l'autre au travers des voiles du langage (avec un peu plus de succès pour le second). Le salut, quand il existe, passe par l'épreuve de la désillusion, au mieux (Jedediah), ou de la mort symbolique, dans les cas les plus extrêmes (Vernon). La pulsion de mort n'est jamais loin et semble contenue en germe dans les fondements même de la société américaine, nous suggère Oates.

Davantage que sur les terres du « roman gothique », comme annoncé en quatrième de couverture, c'est sur celles du réalisme magique que s'enracine Bellefleur – qui présente d'ailleurs pas mal de similitudes avec Cent ans de solitude, de Gabriel Garcia Marquez. L'ensemble n'est pas exempt de défauts mineurs : le style foisonnant de Joyce Carol Oates (brillamment traduit par Anne Rabinovitch) ne perd jamais en précision, mais on peut à la longue finir par se lasser de son goût pour l'emphase. Par ailleurs, le procédé d'éclatement du récit, agréablement déroutant au début, devient plus prévisible passé le premier tiers du livre et s'affadit un peu. Mais au final, et pour peu qu'on soit client de ce type de littérature, la richesse des thématiques abordées et l'intelligence du traitement font incontestablement de Bellefleur un grand roman, de ceux dont on achève la lecture un peu sonné, avec le sentiment durable d'y avoir gagné quelque chose.

Rédigé par Tyto Alba

Publié dans #Joyce Carol Oates, #Bellefleur, #litterature

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A
La référence au réalisme magique des sud-américains est très juste, je crois. Ma critique sur : http://mespetitsbouquins.blogspot.fr/, histoire de vous donner à mon tour l'envie de tenter l'expérience de ce très beau texte !
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